L'aube de la sobriété matérielle :

L'opportunité des nouveaux modèles économiques :

  • Le sage pêcheur et le loup.
  • Faites-en bon usage.
  • L'accumulation n'est pas naturelle.

L'aube de la matérielle : L'opportunité des nouveaux modèles économiques.

Un jour sans nuage, un homme se baladait sur le port et vit un pêcheur débarquer sa maigre prise du jour. Quelques poissons dans un sceau. « Dites moi Monsieur, elle est bien petite votre barque, cela ne m’étonne pas que vous n’attrapiez pas beaucoup de poisson. Pourquoi n’achèteriez-vous pas une barque plus grande ? »

« Pourquoi est-ce que je ferai ça ? », lui répondit le modeste pêcheur. « Mais Monsieur, pour pêcher plus de poisson ! »

« Mais pourquoi faire ? » – « Et bien comme ça vous vous achèterez une barque encore plus grande et vous pourrez pêcher beaucoup beaucoup de poisson ! » Il en eu machinalement la même réponse : « Pourquoi faire ? »

« Et bien Monsieur, pour vous offrir un bateau ! » Le vieille homme encore debout sur sa petite barque sourit et répondit avec tendresse : « Mais que ferais-je d’un bateau, je suis seul Monsieur ! »

« Vous emploierez un équipage qui pêchera pour vous plus de poissons que vous ne pourriez l’imaginer, vous deviendrez riche ! » Le sourire du pêcheur devenu moins évident et son ton moins rond : « Pourquoi faire ? »

D’un air agacé l’homme sur le quai lui répondit : « Pour enfin vous reposer ! »

« Mon brave Monsieur … c’est ce que je suis entrain de faire ! »

l

Autre exemple, « Être un expert en traitement des exploitations agricoles », n’est plus « faire de la vente de pesticides », cela change beaucoup de choses. A commencer par l’intérêt de l’entreprise de pesticides à vendre la dose adéquat de son produit pour traiter un champs dans une logique d’expertise, de qualité, non plus d’écouler des stocks de marchandises dans une logique purement relative aux économies d’échelles sur la vente de biens. Cela change également le rapport au travail, donne beaucoup plus de sens et de pertinence. Le désengagement des salariés, dû à une grande perte de sens à notre époque encore placée sous drapeau productiviste, notamment dans les grandes organisations où l’on ne sait plus avec qui l’on travail et pourquoi (quand savoir pourquoi est véritablement bon à savoir), en est un des enjeux clé. Quand on demande à un ouvrier sur un chantier ce qu’il fait, il répond : « je découpe des pierres ». Fixer solidement une raison d’être reviendrait à réussir à lui faire dire par lui même : « je bâtis une cathédrale ». On accole au travail une profonde finalité.

Le modèle de la solution intégrée fondé sur une performance d’usage désigne l’offre de solutions qui intègrent des produits et des services de telle manière que c’est désormais le résultat de l’usage classique du bien ou du service initialement vendu qui est désormais apporté en direct au système clients (solution de confort lumineux versus vente d’ampoule, vente d’une solution de protection intégrée des cultures versus la vente de pesticides, etc.).[réf. souhaitée]

Cette perspective nouvelle engendre le plus souvent un changement du périmètre d’activités de l’entreprise ainsi que des acteurs engagés dans la réalisation de cette solution intégrée. Ce nouveau périmètre est défini d’une manière telle qu’il puisse mieux prendre en charge les externalités environnementales et sociales qui étaient préalablement subies de manière négatives par le système d’acteurs initial. Par ailleurs, la dynamique productive engagée s’appuie désormais sur une logique servicielle fondée sur des facteurs immatériels et a tendance à réduire les ressources matérielles mobilisées et à augmenter les ressources immatérielles. Par ailleurs, de nouvelles formes de coopération transversale deviennent centrales dans la capacité à déployer ces solutions intégrées.[réf. souhaitée]

Exemple : pesticides versus protection intégrée des cultures
Imaginons un instant concevoir, fabriquer et vendre des produits phytosanitaires à destination des agriculteurs. Herbicides, fongicides, défoliants, insecticides, etc. font partie de la gamme mise en marché. En facturant les produits à la quantité vendue, difficile — pour ne pas dire impossible — de concilier une réussite économique avec une amélioration environnementale et sociale/sanitaire notable.[réf. souhaitée]

Une autre voie est pourtant possible. En interrogeant la fonction du produit et le besoin de l’agriculteur, il est question de protéger les cultures des nuisibles et des maladies. Ne serait-il dès lors pas envisageable de vendre à l’agriculteur, en lieu et place des bidons de produits chimiques, un service intégré de protection de ses cultures facturé à l’hectare ? Ce faisant, la quantité de pesticides introduite dans les champs n’est plus le moteur du revenu, mais un coût qu’il est désormais avantageux de réduire. La recherche et développement va donc désormais s’évertuer à trouver des solutions moins gourmandes en produits, voire des solutions de substitution moins coûteuses à mettre en œuvre.[réf. souhaitée]

Ainsi, le piégeage sexuel des parasites ou l’introduction d’insectes prédateurs des nuisibles deviennent des solutions avantageuses à déployer, tout en pouvant désormais monétiser ces services écologiques rendus. Ce faisant, le bilan environnemental et social de l’entreprise peut s’améliorer en même temps que la réussite économique et financière. En passant d’une logique volumique à une logique centrée sur la valeur « servicielle » des produits initialement vendus, la dynamique de création, de production et de capture de la valeur devient radicalement différente.[réf. souhaitée]

Elle permet de créer un rapport totalement renouvelé avec l’agriculteur, en fondant désormais la relation sur la co-création et la coopération, la capacité à construire avec lui les solutions les plus appropriées au contexte spécifique des parcelles à protéger devenant stratégique. Dans ce contexte, la confiance, la pertinence des solutions déployées, la connaissance dans des domaines non plus seulement agronomiques et chimiques mais aussi biologiques et entomologiques, … deviennent des ressources clés dans l’efficacité des solutions déployées. Soit autant de ressources immatérielles qui sont de facto placées au cœur de ce nouveau modèle économique et dont la qualité influe directement sur la « performance » de la solution.

Pour illustrer le propos au risque de le caricaturer grossièrement, il est admis par tous les bons vivants que l’alcool est une étrange magie. Elle peut rendre dépressif le plus optimiste des Hommes le temps d’une soirée grise, ou décrocher un sourire sur des visages qui n’en ont pas l’habitude. Mais pour tous tours de magie, il y a une explication qui échappe aux premiers abords. 

* Le métayage est un type de bail rural dans lequel un propriétaire, le bailleur, confie à un métayer le soin de cultiver une terre en échange d’une partie de la récolte.

  • Yann Moulier Boutang, L’abeille et l’économiste, paru en 2010.
  • François Hubault – Maître de conférence, responsable du pôle Ergonomie et Ecologie Humaine, FCPS, Université Paris1 Panthéon-Sorbonne & associé ATEMIS, La question de la subjectivité en ergonomie, dans : Ergonomie et psychodynamique du travail Travailler, n°34, 2015, pp53-74.