Chapitre 3 : Comment s’échapper du modèle dominant

Mises en garde

Comment s’échapper du modèle dominant sans se blesser ?

  • Rien n'est naturel dans le travail.
  • La coopération ne se décrète pas.
  • La compétence n'est pas innée.

Le 12 octobre 1492, Christophe Colomb et son équipage découvraient l’Amérique.

Le même jour, un autre événement majeur se déroulait. Les indiens d’Amérique découvraient les Européens.

Le modèle mental Occidental n’a su retenir qu’une seule version de l’histoire, la sienne. 

Les modèles mentaux sont nos cadres de lecture du monde. Lire la géographie sur une mappemonde avec l’Europe en son centre est pour nous la norme. Plus encore, il serait totalement improbable d’en modifier l’emplacement.

Pour autant, le centre du monde n’est pas le même pour tous selon nos différentes positions géographiques à travers le globe. Dans la même logique, le rapport à l’entreprise et sa stratégie n’est pas le même pour toutes ses parties prenantes, selon leurs positions, leurs intérêts et responsabilités face aux enjeux de celle-ci.

Aussi vrai qu’une seule hirondelle ne fait pas le printemps, une seule personne aussi engagée soit elle ne fait pas le changement. Transformer son organisation ne se limite pas qu’à la volonté et à la perception d’un dirigeant.

Déployer l’économie de la fonctionnalité et de la coopération mobilise surtout, de façon centrale, l’appropriation de ce qu’implique cette transformation pour l’ensemble des parties impactées (fournisseurs, salariés, consommateurs …), ce qu’elle demande dans le réel de ceux qui produisent de la valeur.  

Puisqu’il n’y a que le travail qui créé de la valeur

Les équipes de commerciaux et de managers doivent également s’imprégner profondément de ce que cette transformation implique dans leurs métiers.

Rien n'est naturel dans le travail.

Si dans un modèle économique traditionnel, le commercial est en charge de vendre un maximum de produits ou de services standards à un client, avec l’économie de la fonctionnalité et de la coopération, le commercial va devoir coconstruire une solution de service avec les bénéficiaires, en essayant de réduire la consommation de ressources matérielles.

Si un imprimeur se redéfinit comme un accompagnateur de projets d’impression en questionnant l’usage, la pertinence des documents de ses clients, au delà d’une offre centrée sur un rapport entre la quantité de papiers commandés face à un prix qu’il est convenu de baisser continuellement face au marché, qu’en est-il dans le réel de ce que cette transformation demande ?

En premier lieu, cela demande de la pédagogie.

Une entreprise de Packaging qui s’engagerait dans l’économie de la fonctionnalité et de la coopération face aux enjeux du développement durable, viserait alors le « zéro-Packaging ». Une perspective 

Repenser l’organisation du travail au sein d’une entreprise qui s’engagerait dans une mutation de son modèle économique implique alors de favoriser la coopération. C’est-à-dire de se mettre en capacité de comprendre les contraintes des autres dans son propre travail, de manière réciproque. Malheureusement, la coopération ne décrète pas. Elle se construit et constitue un vrai travail.

Le travail du laboratoire Atemis et les expérimentations menées dans différents Clubs de l’économie de la fonctionnalité et de la coopération, notamment le Club Noé dans la région des Hauts-de-France, a permis de tirer certaines leçons pour s’échapper du modèle dominant sans pour autant subir les turbulences du pilotage de la coopération.

L’abeille est pollinisatrice. Elle transporte des grains de pollen à l’occasion de ses déplacements, dont l’action est indispensable à l’équilibre des écosystèmes. En cela, elle permet le vivant et demeure ainsi l’une des plus importantes créatrices de valeur du monde animal. Elle n’en demeure pas moins qu’une aveugle héroïne.

Autodéterminée pour exercer différentes fonctions au cours de sa vie, au service de sa ruche, l’abeille suit sans objection la mécanique remarquable que la nature lui a attribué et en cela, l’Homme n’a en réalité rien à lui envier.

Prédateur ambigu, l’être humain possède lui une capacité à se motiver de façon à la fois individuelle et collective, sachant réfléchir au sens de ce qu’il fait ou devrait faire en fonction de son environnement et des situations qu’il perçoit. 

Ce qui distingue l’homme de l’abeille, c’est d’abord sa subjectivité dans ce qu’il entreprend de faire ou non. La subjectivité concerne le fait que, contrairement aux abeilles, pour que des hommes et des femmes s’engagent dans le travail, il leur faut donner de soi, pouvoir se sentir pour quelque chose dans ce qui arrive et vivre le risque de ce qui s’y joue (F.Hubault).

Considérons le travail comme ce qu’il y a dans l’écart entre le prescrit et le réel, à la manière de l’écart entre la volonté de créer un blog et le manque de temps quotidien pour rédiger des articles, ou encore la survenue de bugs informatiques. Le travail consiste alors à tenir dans le monde réel les intentions du prescrit, malgré les contraintes et obstacles. 

Qu’est donc le prescrit des abeilles ? On pourrait dire qu’il est ordonné par nature et est de subvenir à l’équilibre de la ruche. Or, pour ce faire, les abeilles n’ont pas de choix à faire et n’ont pas intérêt à quitter leurs fonctions indispensables.

Si à un moment donné, on retire complètement ne serait-ce qu’un type d’abeille, l’ensemble se déséquilibre et les différentes tâches réalisées par les autres castes perdent leur sens. Sans les nourrices, la mère pondrait des condamnées. A quoi sert de pondre si personne ne nourrit les larves ? Pourquoi bâtir si personne ne loge (M.O) ? 

Il apparaît que, du point de vue des comportements de celles qui la composent, une ruche est un tout vivant, auto-organisé par nature et interdépendant du « système ruche », où la vie n’a de sens que dans un seul sens. Ainsi, il n’y a pas d’organisation du travail dans la ruche. Il n’y a pas même d’effort, puisque tout y est naturellement exécuté.

En ce sens, les abeilles ne travaillent pas. 

Ce qui ne veut pas dire qu’elles ne produisent rien. Mais si elles produisent du miel, si elles reproduisent la ruche et pollinisent, c’est uniquement parce qu’elles sont conditionnées pour jouer ces rôles et rien de plus ni de moins. 

Ce n’est pas de la bienveillance de l’abeille que nous recevons notre miel, ni de son engagement personnel que nos plantes entendent fleurir, mais bien de leur mécanique naturelle et aveugle, qui n’a en cela rien à voir avec le travail.

Nous avons tout intérêt à dire que les abeilles ne travaillent pas pour plusieurs raisons, notamment celle d’écarter la notion de naturel dans le domaine du travail, qui empêche de révéler, de valoriser et de rendre visible ce qui est véritablement déployé pour produire une valeur qui ne va pas soi. 

De plus, croire que ce que nous faisons est naturel revient aussi à laisser penser que nous devrions simplement remplir des fonctions, que nous sommes conditionnés à réaliser des tâches sans user de subjectivité.

Dans une logique industrielle, le travail se mesure, sa réussite se fixe sur un résultat déterminé à l’avance, standardisé et l’organisation y est souvent machinale, déshumanisée au profit d’une productivité devenue centrale et irrationnelle. 

Or l’être humain, avec sa subjectivité, engage-lui un effort intéressé, à la fois pour des raisons individuelles, mais aussi dans le cadre de la réalisation collective. Ce n’est pas de la bienveillance du boucher, du brasseur ou du boulanger que nous attendons notre dîner, mais bien du souci de leur intérêt propre (Adam Smith). C’est pourtant aussi de la bienveillance du voisin que nous empruntons la tondeuse à gazon. 

Tondre soi-même son jardin n’a aucune valeur dans l’économie traditionnelle. Qu’un employé de marie la fasse, on y déplore que cela coûte. En revanche, qu’une entreprise privée tonde une pelouse, c’est l’unique création de valeur qui rapporterai. C’est

Nous sommes organisés, face à nos besoins, pour remplir un ensemble d’activités socialisées, visant à transformer le monde pour assurer nos conditions de vie. Notre travail n’est jamais qu’individuel, toujours inscrit dans une dimension sociale au travers de l’utilité qu’il cherche à produire pour les autres (S. De Gasparo). 

Notre responsabilité individuelle est alors d’autant plus forte que le monde à une responsabilité sur nous. Si l’Homme croise son intention individuelle et la réalisation collective, c’est qu’il semble ne pouvoir répondre seul à ses propres besoins et compte sur son investissement auprès d’autres pour en retirer bénéfice en retour, même symboliquement, intérieurement. Certains auront développé une compétence à tisser avec soin, les plus poètes retireront salaire de leur musique, quand d’autres se seront formés pour cuisiner. 

Par cette dépendance collective liée à des désirs individuels, à la fois pour soi, avec et pour les autres, rendant nos comportements si complexes, nous avons appris à percevoir notre « Je » comme dépendant d’un « Nous ».

Ces dirigeants n’est pas le seul à devoir changer d’angle de vue.

Porter les lunettes de l’EFC nécessite souvent une longue déconstruction pour ces dirigeants et les mutations que cela engage se fait sur le temps long.

En premier lieu, ce sont les compétences qui vont devoir évoluer.

Mais la doctrine n’est pas une certitude. C’est par le doute qu’elle est née et par le doute que doivent s’entreprendre toutes transformations des organisations qui s’engagent en ce sens, même les plus convaincues d’entre elles.

Redéfinir la notion de compétence.

Quand Gesnord

Quand Gesnord

Dans une logique dite Servicielle, 

Les ressources immatérielles d’une entreprise sont des ressources non mesurables et non dénombrables qui ont un impact décisif dans la production de biens et de services, telles que les compétences, les connaissances accumulées par l’entreprise, la capacité d’innovation, la confiance dans la marque, la qualité des relations avec les clients et les partenaires, le respect des engagements sociétaux et environnementaux…

Ces ressources non mesurables et difficiles à saisir, qui engagent un jugement de valeur d’ordre qualitatif, jouent un rôle déterminant dans la capacité de l’entreprise à construire sa singularité, améliorer sa compétitivité et à assurer sa pérennité à long terme.

Le caractère stratégique des ressources immatérielles engage l’entreprise contemporaine à prendre en compte la dimension humaine de son activité.

Ainsi, la réussite de ses projets dépend, aujourd’hui, de sa capacité à :

Mobiliser et à développer les compétences individuelles et collectives des collaborateurs,
Préserver leur bien-être dans le travail et à solliciter leur créativité,
Veiller à la pertinence de son organisation et de son mode de management,
Développer la confiance dans les relations humaines en interne comme en externe.

Ce qui distingue l’homme de l’abeille, c’est donc bien son individualisme au sein du groupe, son aptitude au désir, au plaisir et aux extravagances. Ces aptitudes peuvent se combiner pour le pire. Elles transforment l’Homme en un loup insatiable, à l’égoïsme destructeur. Elles se combinent aussi pour le meilleur, en lui permettant de croire à ce qui serait plus juste, de créer des « à côtés », de coopérer.

Dans l’immatériel, tout ne se compte pas, mais tout se raconte.

La société de consommation promeut un art de vivre basé davantage sur la possession, l’avoir que sur l’être. L’être s’inscrit dans dans des relations sociales, dispose de valeurs communautaires et se construit dans l’action. L’avoir n’est que la recherche d’extensions de soi dans le sens où elles sont susceptibles de combler ce l’individu est et ce qu’il souhaite être à titre personnel ou dans une logique sociale. Combler, c’est admettre l’idée que l’individu a perdu au moins certains de ses repères et qu’il cherche à se constituer une identité pleine et entière. A défaut d’être par soi-même, la personne se construit dans et par la société de consommation, révélant sa vacuité et son désir de construction de soi.

La coopération, qu’en à elle, ne se décrète pas. Elle se construit, se travail et s’organise. Bien souvent, s’engager sur la trajectoire d’un modèle qui intègre stratégiquement les enjeux des autres, du territoire, de ses parties prenantes, des entreprises avec qui construire une offre globale, dans son propre travail, nécessite un garant, une personne ou organisme extérieur qui prend le rôle d’arbitre et anime les temps d’échange pour ne jamais rentrer dans des rapports de force propre au marché et la concurrence que l’on cherche alors à fuir.

En conséquence, les compétences demandées ne sont plus du tout du même ordre. Il est donc nécessaire de réviser le statut, la fonction et les compétences liées à ce travail, pour ne pas que la volonté de transformer son organisation ne se transforme dans le réel par un brouillage contre-productif concernant la réalisation et l’épanouissement des salariés dans leur travail.

Pour repartir du sujet capital qu’est la coopération et du fait qu’elle n’est pas naturel, qu’il faut l’organiser, il existe des modes d’organisation du travail et de structures en générale qui sont plus ou moins propices à cette coopération. Les managers sont donc en première ligne pour organiser le travail de plusieurs parties prenantes en intégrant les enjeux liés à la coopération.

* Yann Moulier Boutang, L’abeille et l’économiste, paru en 2010.

* Yann Moulier Boutang, L’abeille et l’économiste, paru en 2010.