Déconstruction :

Petite introspection de logique économique dominante.

  • Le père des grandes masses.
  • Un abrutissant automatisme.
  • Le grand débordement.

Petite introspection de la dominante.

Je suis le modèle industriel. Aujourd’hui, essoufflé par une longue vie à bouleverser le monde, je témoigne. 

Les limites ne se touchent pas. On les déborde sans s’apercevoir de ce que l’on a dépassé, de ce qui, bien souvent, nous dépasse. En une fraction de seconde sur l’horloge de la vie sur Terre, l’espèce humaine, dans la course folle à la croissance de toutes choses, a bouleversé les cycles de la nature. Y compris la sienne, avec une certaine fierté.

Avant ma grande arrivée sur scène, durant la révolution industrielle du XIXe siècle, lorsqu’il n’y avait encore qu’un milliard d’êtres humains sur Terre, leurs activités n’étaient que négligeables. Le mécanisme de notre planète parvenait sans trop de problèmes, sauf à quelques exceptions, à renouveler les ressources naturelles qu’ils consommaient. Là où rien ne se perd et que tout se transforme, la terre de leurs ancêtres se régénérée malgré leur présence indiscrète.

Puis la démographie s’est mise à exploser. En 1900, on comptait 1,7 milliards d’humains. En 2000, le chiffre était déjà de 7,5 milliards. En 2050, on prévoit 10 milliards d’habitants qui devront se serrer tant bien que mal. Cette courbe exponentielle (c’est-à-dire qui monte très haut et très vite) de leur fulgurant développement concerne également, inévitablement, leur consommation de matières premières. C’est pour cette raison qu’on a fait appel à moi.

Alors que la seconde guerre mondiale fut achevée, de 3 milliards de bouches à nourrir, l’humanité passe bientôt à 6 milliards. Pour permettre ces besoins croissants, j’ai ordonné aux agriculteurs de se moderniser pour passer d’un système artisanal à un système productiviste. Produire toujours plus : l’avenir.

Je devais rendre soutenable l’augmentation significative des besoins. Grâce aux multiples progrès technologiques, mon apparition fut remarquable. L’économie s’industrialise. J’ai pu regrouper les travailleurs dans des usines. J’avais bouleversé l’organisation du travail. Grâce aux chaînes de production et aux nouvelles machines, tout pu se fabriquer en masse.

Les voitures se distribuèrent comme des petits pains, les frigos s’installèrent progressivement dans tous les foyers, les aliments se mirent à pousser dans les rayons. Les biens furent le nouvel horizon que les gens voulaient atteindre. Car pour une grande partie, grâce à ma vision et quelques bâtisseurs d’un monde plus confortable pour tous bons consommateurs, ils le pouvaient.

En trente années glorieuses (1946 et 1975), j’avais enfin prouvé définitivement mon génie. Après plus de 150 années à gagner lentement l’attention de tous, je pouvais enfin me laisser applaudir pour avoir permis une forte croissance économique, pour avoir offert une amélioration des conditions de vie considérable dans une grande majorité des pays développés qui m’ont adopté. Je pensais naïvement que ces applaudissements ne cesseraient jamais. Mais j’avais tort.

Un abrutissant automatisme.

A l’origine, l’économie était organisée pour répondre à des besoins. Face aux besoins croissants d’une population de plus en plus assistée, face aux réponses que j’ai pu offrir, les entreprises ont fini par penser sans y réfléchir que l’on répond à des besoins avec des biens. Cette logique est devenue avec le temps, par péremption, un abrutissant automatisme.

Les biens leurs ont bien rendu service. Pour se nourrir, ils achètent des biens agricoles et s’alimentent. Pour se loger, ils achètent une maison et y habitent. Pour se déplacer, ils achètent une voiture ou d’autres véhicules. 

Ma logique leur a permis de trouver de nombreuses réponses face à leurs besoins. Je me suis même payé le luxe de leur en créer de nouveaux. Ce fut si simple de m’étendre. Trop simple. Car le temps a complexifié mon affaire.

Aujourd’hui ces besoins ne sont plus satisfaits. L’alimentation que j’ai su imposer est tellement industrialisée qu’elle rend malade. Au final, elle est devenue quelque chose de contradictoire avec les besoins d’une bonne alimentation, censée maintenir en santé. Dans la même logique, les véhicules ont été standardisé, misent en circuit en masse. 

L’industrialisation de la voiture a fait de la propriété pour tous de ce véhicule à quatre places, dont une seule est occupée la majeure partie du temps, emprisonné dans les embouteillages, une solution matérielle contre-productive. Contre-productive face à ceux pourquoi elle été destinée à son origine, à savoir « facilité, améliorer, accroître la mobilité ». 

J’avais vu bien trop grand, perdu dans ma sincère volonté de rendre accessible à tous la sacro-sainte consommation. La société des voitures dont ont respire aujourd’hui la fumée, a créé la société des embouteillages. C’est-à-dire une société d’individualisme de masse où l’accumulation est une vertu dans laquelle le sens s’est perdu.

Les besoins de la population sont toujours les mêmes. Il y a toujours un besoin de se déplacer, de se nourrir et se loger. Mais je comprends aujourd’hui que ce n’est plus à moi d’y répondre, que je ne sers plus les intérêts d’une économie au service de ce qui est utile, mais de ce qui rapporte. Je comprends que j’ai remplis l’océan de poissons lune, je réalise qu’il déborde. Le poisson lune est le seul organisme vivant qui croit sans arrêt jusqu’à la mort. De ce syndrome, cette peste, je suis le foyer. 

La société que j’ai forgé est fondée sur la croissance sans limites. Je n’ai pas seulement industrialisé la production et finit par étourdir les esprits face à leurs besoins de plus en plus nombreux, j’ai financiarisé le monde. J’ai mis un prix sur toutes choses qui se mesure et coupé l’arbre dont je ne pouvais vendre l’ombre ou la beauté, mais seulement le bois pour fabriquer de nouvelles marchandises.

Je suis devenu une manie. Ce qui se mesure, se quantifie, comme des kilos de légumes ou des heures de ménage chez une personne âgée, est ce que je facture. La santé que permet une carotte ou le lien social que représente une aide à domicile ne vaut pas dans mes calculs. Alors, ils ne comptent pas. Ce sont des accessoires que j’ai toujours eu du mal à estimer ou à faire valoir. Cela ne rapporte pas.

Mon esprit comptable s’est répandu dans les entreprises que j’avais fait éclore, comme une nouvelle valeur incontournable. Mon allure très sérieuse s’est faite remarquée. On bâtit des écoles où l’on enseigna l’art de manager, de faire du commerce. On y enseigna des processus, des méthodologies pour industrialiser le travail, le rendre plus productif avant tout autre considération. Pour produire plus face à ces besoins croissants et démesurés, il me fallait une armée de contremaître.

J’ai fini par ordonner que la qualité des produits et services doit être, avant tout, stabilisée sur la base de processus de standardisation. Les mêmes gestes pour tous, les mêmes exigences, voilà ma loi. Fondée sur des normes conçues puis contrôlées à partir de connaissances scientifiques et techniques, je tire les fils de millions de marionnettes qui s’emploient avec énergie et soumission à la tâche

La qualité, la reconnaissance et le sens du travail sont impactés. Dans ma logique financiarisée, j’évalue individuellement le travail par des indicateurs de performances quantifiables, centrés sur les résultats comme le ramassage de 300 kl de raisins en 1h pour un employé saisonnier. Jamais sur les moyens, comme le soin de la sélection avant le ramassage, qui éviterait ainsi de jeter par la suite les fruits encore trop peu matures.

Quand un gendarme réussit à mettre un certain nombre d’amandes à des automobilistes en faute, il répond à des objectifs qu’on lui a fixé, son travail est jugé sur un résultat mesurable, un nombre de verbalisation. Lorsqu’il passe un mois d’enquête pour démanteler un trafic de stupéfiants, qu’il y déploie de grands moyens, mais que ce temps n’abouti pas par manque de preuve, son travail est considéré comme mauvais. Du moins, il ne compte pas, n’est pas reconnu, ne sera pas valorisé s’il n’abouti pas.

Les efforts fournis et la qualité du travail réalisé par les salariés sont ainsi peu reconnus. Les gains de productivité se fondent notamment sur une intensification du travail, pas sur sa pertinence. Ma vision étroite ne permet pas d’évaluer le travail réel, ni sa qualité en termes d’effets utiles, ce à quoi il sert d’user de subjectivité dans son travail pour qu’il soit bien fait, pour satisfaire au mieux, pour ne pas gâcher, pour se rendre utile et ne pas perdre du temps sur le long terme. Je brise, c’est un mal pour un bien.

Pire encore, j’ai fini par convaincre que plus d’employés, c’est plus de dépenses et donc moins de profit. La qualité s’arrête là où la marge baisse. Les dirigeants et managers n’ont qu’une fonction, trouver l’équilibre impossible entre record de productivité et satisfaction des clients. Voilà comment les responsables deviennent malgré eux des sources de souffrance au travail.

La quête à la vente de toujours plus de volume est d’abord une impasse économique dans laquelle les entreprises s’enferment pensant encore ce que je leur avais soufflé à l’oreille. Pour gagner plus, il faut obligatoirement vendre plus. Ce que j’avais oublié d’avertir, c’est que seules les grandes entreprises qui pourront assumer de diminuer leurs coûts de production, faire pression sur les salaires, sur la qualité, qui délocaliseront dans des pays où la mains d’oeuvre se brade et qui auront les capacités de jouer sur des quantités immenses, sortiront vainqueurs et entretiendront cette société d’hyper-consommation pour perdurer.

L’usure du modèle industriel ne se limite pas qu’à la performance économique, à la santé et l’émancipation au travail. La conception productiviste de la performance réduite aux court et moyen termes, la dépendance des perspectives de développement liées à la vente de toujours plus de volume de biens et de service ont entraîné un contexte environnemental désastreux.

Le grand débordement.

Bienvenue dans la complexité d’une impasse. Impossible de continuer à compter sur un développement économique centré sur des volumes de ressources matérielles infinie dans un monde fini, dont les capacités ne sont pas négociables, ni, a priori, extensibles.

L’emprunte écologique est l’impact que l’Homme a sur son environnement. Ressources exploités, déchets rejetés et dégradations qu’on inflige, cet impact est celui de l’humanité sur la planète Terre, ne vous y trompez pas. Face à cela, on retrouve la bio-capacité. C’est-à-dire la faculté de la Terre à régénérer les ressources exploités, sa capacité à absorber les déchets et pollutions produites, mais aussi à réparer les dégradations infligées. La logique voudrait qu’on ne doit pas avoir une emprunte écologique durablement supérieure à la bio-capacité de la planète. C’est pourtant le cas depuis le début des années 1970, depuis mon apogée. Je n’aurais pas l’audace de vous convaincre que je n’en suis pas responsable, d’autres le font pour moi.

Chaque année l’ONG américaine Global Footprint Network calcule le jour du dépassement de la Terre. C’est à dire la date à partir de laquelle l’humanité aurait consommée la totalité des ressources que la planète est capable de régénérer durant cette année. En 2019, c’est au 29 juillet que l’Homme a épuisé ce budget annuel de ressources naturelles.

Dés lors, croire en une soutenabilité de mon modèle actuel, centré sur la production et l’usage de toujours plus de biens matériels, est irréel. D’autant qu’en ayant eu pendant plusieurs dizaines d’années cette situation de dépassement de la capacité de la Terre à faire face à l’emprunte de l’Homme, il a attaqué cette bio-capacité qui voit déjà sa courbe chuter.

On parlerait véritablement de ressources renouvelables si l’Homme les utilisées à un rythme inférieur à leur taux de renouvellement. Mais puisqu’il les prélève bien plus vite que ce que la Terre ne peut se le permettre (les seuils de dépassement sont de plus en plus tôt chaque années), elles deviennent des ressources non renouvelables et la bio-capacité s’effondre.

Par exemple, la capacité productive des sols décroit, de même que la capacité des pêcheurs à ramener du poisson. Ces effets sur les ressources vont forcément se répandre, se globaliser et l’humanité ressentira bien assez tôt les effets de cette courbe qui chute. Des océans vides d’ici quelques dizaines d’années, des probabilités de famine mondiale à ne presque plus pouvoir en douter, un air irrespirable, de multiples pénuries, catastrophes climatiques et des réactions en chaîne qui détérioreront à l’extrême le climat social, voilà ce que la prospective annonce avec de plus en plus de crédibilité et d’actualité.

La population des insectes a baissé de moitié sur notre planète en l’espace de 30 ans. Si il est une victoire de ne plus devoir nettoyer son pare-brise des traces d’insectes écrasés comme le devait tout automobiliste il y a quelques années, il est en revanche une grande défaite dû au même phénomène. La sixième extinction de masse a commencé, menaçant bien plus que les populations animales. Dans un environnement où chaque arbre, chaque animal, chaque degrés de température, chaque activité humaine sont liées par un fragile mécanisme, nous sommes rentré dans le siècle des menaces, au temps des grands débordements qui ne feraient que commencer d’après la science et sa prospective, mais aussi, déjà, par l’observation du réel, le constat d’un échec.

En prenant en compte ces observations, certains affirment qu’il faut décroître. En effet, la consommation de ressources matérielles va devoir décroître car elle ne peut rester durablement au dessus de la bio-capacité de la planète. Cette forme de décroissance est donc admise par de plus en plus en de personnes éclairées, mais que demander à l’entreprise ? De décroître et se sacrifier pour une mauvaise météo ? Voilà ce qu’elle répond logiquement :

Si je suis venu au monde, disait Thoreau, ce n’est pas pour le transformer en un lieu où il fasse bon vivre, mais pour y vivre. Je ne désirais pas vivre ce qui n’était pas une vie, car la vie est précieuse. Je ne désirais pas davantage cultiver la résignation.

Pourtant, avec ou sans véritable intention et ce depuis mon règne industriel, les entreprises ont pris un rôle qui auparavant était occupé par l’état, la famille ou les religions. Aujourd’hui les entreprises réalisent qu’elles ont la capacité d’agir sur le territoire, d’agir sur la vie quotidienne des gens, d’agir sur les mœurs, sur les usages. De plus en plus d’entres elles réalisent qu’en s’organisant pour répondre à des besoins, elles modifient la vie dans laquelle évolue les gens à l’extérieur, à savoir les consommateurs, mais aussi à l’intérieur, chez les collaborateurs. Une lourde responsabilité leur incombe. 

Pour se développer durablement dans ce contexte de transparence accrue, de progrès sociaux obtenus par les mouvements syndicaux, de normes sociales et environnementales, de stratégies de communication et parfois, de plus en plus, par sincère engagement, l’entreprise cherche des moyens d’assumer son statut, de mériter son pouvoir de construction ou de destruction.

Il y a des milliers d’hommes qui taillent dans les branches du mal pour un qui s’attaque à la racine. Pourtant, frapper à la racine du mal équivaut à en couper mille branches.* Lorsque l’on parle de transformation de nos modèles économiques face aux enjeux du développement durable, tout le monde se met à admirer la poule. Une poule ne peut se concentrer exclusivement sur la ponte des œufs et négliger l’élevage des poussins et en cela, sa nature inspire les entreprises à engager leur responsabilité vis à vis de leurs productions. La mode est à l’économie circulaire.

Tout semble pouvoir se régler à condition de tourner en rond. Remettre en circuit des déchets, reproduire le cycle de la nature où rien ne se perd mais tout se transforme, laisse croire que l’ultime problème de notre logique économique actuelle se situe dans le cycle de vie des produits qu’il nous faudrait rallonger. Il n’en demeure pas moins que le modèle économique de ses entreprises vise toujours à vendre le plus de produits possible et s’enferme encore dans la vente de toujours plus de biens recyclés, dont la qualité s’est détériorée, dont le marché fait pression sur le prix à mesure que la mode s’accentue.

De plus, si demain moins de déchets sont produits, les entreprises dont le modèle repose sur ces déchets comme ressource majeure et première ne seront plus rentables, n’auront plus de perspective de développement.

Pour les entreprises aux dirigeants les plus engagés, mourir pour des idées humanistes, l’idée est devenue excellente. Beaucoup d’entreprises à contre-sens sur ces idées ont déjà faillies mourir de ne l’avoir pas eue. Car tous ceux qui l’avaient, multitude grandissante, leurs sont tombés dessus. La responsabilité sociale et environnementale des entreprises (R.S.E) est l’idée à la mode, la posture à épouser. Ce mariage, qu’il soit d’amour ou forcé, est souvent arrangé. Il s’engouffre alors dans une impasse. Mourons pour des idées, d’accord, mais de mort lente. Car s’il est une chose amère et désolante, en évaluant son impact réel, c’est bien de constater qu’on a fait fausse route, qu’on s’est trompé d’idée.

L’impasse de l’économie circulaire est que son modèle de développement dépend de la croissance des déchets, mais aussi qu’il entraîne une croyance dangereuse, celle que cela suffit. Celle qu’un nouveau modèle économique consiste à trouver de nouvelles manières de produire encore plus de produits, reverdir toujours plus de marché. 

Bien-sûre, l’économie circulaire est une clés du développement durable. Comme toute caricature, celle-ci sert à penser. Notamment à comprendre que la question des nouveaux modèles économique est bien plus complexe, que l’économie de la fonctionnalité et de la coopération est une perspective bien plus complète. Alors concrètement, de quoi parle-t-on ?

*Christian Du Tertre, Discours sur les limites du modèle industriel lors de l’Université d’été de l’IE-EFC.

*Emmanuel Druon, Le syndrome du poisson lune : un manifeste d’anti-management, paru en 2015.

*Christian Du Tertre, « Modèle industriel » et « modèle serviciel » de performance; Université Paris-Diderot, GERME, ATEMIS 

*Henry David Thoreau, La Moelle de la vie: 500 Aphorismes.

*Georges Brassens, dans « Mourrir pour des idées » parue en 1972 sur l’album Fernande.