Le choix.

L’abeille est la plus brillante pollinisatrice car, à l’occasion de ses déplacements, elle transporte des grains de pollen dont l’action discrète est indispensable à l’équilibre des écosystèmes. Pour autant, tout cela ne se compte pas en économie. 

Bien qu’elle détermine l’équilibre de la vie sur Terre, la pollinisation des abeilles à moins de valeur économique que le miel qu’elles produisent. Car le miel, lui, est sujet à un marché sur lequel un apiculteur réclame sa part en fonction des volumes de pots de miel qu’il va pouvoir fournir et de la qualité normée qu’il va devoir justifier.

L’abeille n’en demeure alors pas moins qu’une héroïne invisible et un outil de production à exploiter, égale à un pommier.

Autodéterminée pour exercer différentes fonctions au cours de sa vie, au service de sa ruche, l’abeille suit sans objection la mécanique remarquable que la nature lui a attribué. En cela, elle ne semble pas mobiliser une subjectivité particulière.

La subjectivité concerne le fait que, pour que des hommes et des femmes s’engagent dans le travail, il leur faut donner de soi, pouvoir se sentir pour quelque chose dans ce qui arrive et vivre le risque de ce qui s’y joue (François Hubault*).

Cette capacité à être affecté par ce qui se passe, de trouver un rapport entre souffrance et plaisir pour en attendre une certaine reconnaissance ou un résultat attendu, n’est pas attribuée à l’abeille, mais bien à l’Homme.

Considérons que le travail est ce qui existe entre le prescrit et le réel.

C’est-à-dire, par exemple, entre le défis que je me suis attribué de créer un blog sur l’économie de la fonctionnalité et de la coopération en 2018, et un ensemble de contraintes que j’ai pu rencontrer et subir. Comme le manque de temps ou la découverte de nouvelles approches qui, à chaque émerveillement, m’entraînaient à repartir d’une feuille blanche.

Puisque les abeilles semblent remplir des tâches par nature, qu’elles sont ainsi autodéterminées à une vie toute tracée, elles n’ont ni de prescrit établi au travers d’une organisation, ni de subjectivité propre à chaque abeille.

Depuis cette démonstration, il est admis que les abeilles ne travaillent pas.

Mais nous ne sommes pas des aveugles abeilles. L’Homme travail, mobilise sa subjectivité, fait société et à conscience de ce qui se joue lorsqu’il lui est permis de le percevoir. Nous avons donc un pouvoir, une lumière. Par notre travail et le sens que nous lui accordons, par nos choix, nos consentements et nos refus, nous pouvons changer l’ordre des choses. 

Mais nous ne sommes pas des aveugles abeilles. L’Homme travail, mobilise sa subjectivité, fait société et à conscience de ce qui se joue lorsqu’il lui est permis de le percevoir. Nous avons donc un pouvoir, une lumière. Par notre travail et le sens que nous lui accordons, par nos choix, nos consentements et nos refus, nous pouvons changer l’ordre des choses. 

Notre ruche est foisonnante, déborde de potentiel, mais polluée par la prédation, la concurrence, le pouvoir et les marchés qui sont loi. Nous reproduisons encore des schémas d’organisation du travail qui réduisent l’Humain à un exécutant, à une abeille aussi indispensable qu’invisible au regards de ceux qui consomment et profitent.

Il est temps d’affirmer que travailler dans la souffrance, que vivre sous pression et la distribuer, que de manquer de sens et percevoir les questions sociales et environnementales comme des coûts que l’on traîne, des suppléments d’âme que l’on s’accorde à contre-courant, ne sont pas des peines à perpétuité, ni des fatalités que l’on ne pourrait remettre en cause.

Dans ce parcours de lecture, deux conceptions du travail et de son organisation se confrontent.

À nous le choix de faire converger développement économique, émancipation de l’humain et préservation environnementale, en actionnant les leviers de l’économie de la fonctionnalité et de la coopération, en osant se dégager d’une logique industrielle bien installée. Alors que tout reste à bâtir, commençons par une déconstruction.

  • François Hubault – Maître de conférence, responsable du pôle Ergonomie et Ecologie Humaine, FCPS, Université Paris1 Panthéon-Sorbonne & associé ATEMIS, La question de la subjectivité en ergonomie, dans : Ergonomie et psychodynamique du travail Travailler, n°34, 2015, pp53-74. 
  • Sandro De Gasparo, Séminaire de Paris 1 – 2015 : L’activité en question La place de l’activité dans l’analyse du travail. Pour une ergonomie de l’activité de service.