Avant-propos.

Tout ce qui ne se compte pas compte vraiment.

Dans une ferme de Normandie, dont la propriété voisine dispose de nombreuses ruches, le fermier et son voisin avaient tissé avec le temps des liens, une confiance réciproque et des rituels d’échange. Du miel et un pot de gelée royale contre une bouteille de spiritueux et des fruits du potager, à l’occasion d’un dîner entre bons voisins. Mais le paysan mourut trop tôt. 

Son aîné, un jeune loup du commerce fraîchement diplômé en économie, revint à la campagne pour y gérer l’exploitation. Il prit l’affaire dans un élan trop gestionnaire, convoqua tous ses fournisseurs, les harcela quand ils étaient créanciers. Opportuniste prédateur de la monnaie, il s’en alla questionner également comment tirer profit des ruches d’à côté.

Le malin argumente fièrement sa stratégie de chasse : « Je paye moi tout ce qui rentre dans mes produits, semences, engrais, maïs, granulés pour mon lait, ou bien je le tire de mes champs. Pouvez-vous me dire s’il vous plaît, d’où vient le miel que ces insectes font dans leurs ruches ? Pas de leur antre. Pas de ce petit hectare où loge leur secte. Mais bien de mes champs, de mes fleurs. Il lui faut me payer fermage sur le nectar qu’elles collectent. Et si un tiers ne lui va pas, nous choisirons le métayage*. » 

Le maître des abeilles ne laissa rien paraître, se gardant bien de protester. Simplement il veut le contrat, pour pouvoir mieux l’examiner. Rendez-vous dès le lendemain, notre industrieux paysan se frotte déjà les mains. De ce gain quasiment certain, se léchant déjà les babines, le garçon pensa de son père qu’il n’avait pas assez appris les règles de l’économie.

Au lendemain, le vieil homme sage dit être d’accord pour rédiger ce contrat. Il annonça même vouloir l’améliorer !

« Pour ne pas décevoir nos parties, vous comme moi, ne faut-il pas tout mesurer ? Vous avez fort bien raisonné en comptant à votre avantage les arbres, les fleurs et les prés dont le nectar sur les tiges nourrit mes insectes ailés. J’en paierai tout net le prix sans chipoter sur vos calculs. Mais un compte plus juste exige que le travail de mes abeilles pollinisant sans s’arrêter soit ajouté à la corbeille. Sans ces petits animalcules, adieu tournesol, pommiers, poiriers, tilleuls et mille choses. Vaches, lait, beurre et autres causes devraient figurer dans la liste, ne sont-ils pas de vos gains la boussole ? 

La divagation de mes abeilles est sans prix, mais je ne veux pas de querelle. Un bon tiers de votre revenu total fera très bien l’affaire. Je vous fais grâce des pétales, des essences sauvages. Signons-nous ce nouveau contrat ? J’y suis prêt. Je puis vous régler en liquide, pour votre part ne soyez pas timide, j’accepterai une hypothèque bien volontiers sur le domaine. » 

« À réflexion, fit l’apprenti, penaud, tout benêt et confus, revenons à notre eau-de-vie et à vos petits pots rituels. Ne cherchons pas à mettre un prix sur tout ce qui est hors de prix. » Depuis leur voisinage ne connaît plus de nuages.

De la mesure de ce qui se compte à la prise en compte de ce qui compte vraiment, le sujet de notre récit sera celui de la perception de ce qui a de la valeur. Alors que l’on persiste à croire que l’entreprise est bâtit sur des idées fixes, où seul compte le résultat et non les moyens, où seul vaut ce qui est palpable, mesurable, quantifiable et visible, comme un pot de miel, ce qui ne se compte pas disparaît, s’oublie, se néglige. Notre santé, la pollinisation des abeilles, la qualité nutritionnelle de ce que nous mangeons, la localité de nos produits, deviennent accessoires, ne sont plus que des suppléments d’âme derrière l’obsession « quantité-prix ».

Ce n’est pas parce qu’un apiculteur pollinise des exploitations agricoles qu’il gagne de l’argent. Ce n’est pas non plus parce que son miel est meilleur pour la santé face au sucre blanc, que les consommateurs vont naturellement changer d’habitudes alimentaires et se ruer sur ses produits. Ce n’est pas parce que ces ouvrières sont des actrices indispensables à la vie sur Terre qu’on lui accordera une stabilité financière, mais uniquement s’il réussi à vendre le plus de pot de miel, quitte à sacrifier la qualité. 

Pour se développer, il faut vendre plus de biens et de services. Dans cette logique économique devenue la norme, pour vendre plus, il faut produire plus, baisser les prix pour être concurrentiel et inévitablement, sans vraiment le vouloir, sacrifier la qualité, les conditions de travail, la santé, l’environnement, tout ce qui compte vraiment au delà des objectifs de croissance de la rentabilité.

C’est bien parce que les intérêts économiques de nos organisations ne convergent pas naturellement avec les enjeux sociaux et les préoccupations environnementales, que notre mode de développement et d’organisation du travail se retrouve dans une impasse.

Fort heureusement, il n’est point d’impasse là où on peut faire marche arrière.

* Le métayage est un type de bail rural dans lequel un propriétaire, le bailleur, confie à un métayer le soin de cultiver une terre en échange d’une partie de la récolte.

  • Yann Moulier Boutang, L’abeille et l’économiste, paru en 2010.