La fable de ce qui se ne se mesure pas mais qui compte vraiment.

Si l’abeille semble être la plus brillante pollinisatrice qui, à l’occasion de ses déplacements, transporte des grains de pollen dont l’action discrète est indispensable à l’équilibre des écosystèmes, elle n’en demeure pas moins qu’une aveugle héroïne.

Autodéterminée pour exercer différentes fonctions au cours de sa vie, au service de sa ruche, elle suit sans objection la mécanique remarquable que la nature lui a attribué et en cela, elle ne demande pas de salaire pour l’ensemble des effets utiles qu’elle génère sur le vivant, ni même pour le miel que l’on lui prélève depuis toujours.

La pollinisation des abeilles ne se compte pas en économie. Pourtant, elle compte vraiment. La fable de l’abeille et l’économiste*, dont le texte qui suit est une appropriation pour mettre en récit la signification de la Ruche à loups, interroge la perception de ce qui a réellement de la valeur. Une leçon pour un jeune loup du commerce que voici :

 Dans une ferme de Normandie, dont la propriété voisine dispose de nombreuses ruches, le fermier et son voisin avaient tissé avec le temps des liens, une confiance réciproque et des rituels d’échange. Du miel et un pot de gelée royale contre un calva vieilli au merrain et des framboises, à l’occasion d’un dîner entre bons voisins. 

Le paysan mourut trop tôt. Son aîné, diplômé en économie, revint à la campagne pour y gérer l’exploitation. Il prit l’affaire dans un élan trop gestionnaire, convoqua tous ses fournisseurs, les harcela quand ils étaient créanciers. Opportuniste prédateur de la monnaie, il s’en alla questionner également comment tirer profit des ruches d’à côté.

Le malin argumente fièrement sa stratégie de chasse : « Je paye moi tout ce qui rentre dans mes produits, semence, engrais, maïs, granulés pour mon lait, ou bien je le tire de mes champs.

Pouvez-vous me dire s’il vous plaît, d’où vient le miel que ces insectes font dans leurs ruches ? Pas de leur antre. Pas de ce petit hectare où loge leur secte. Mais bien de mes champs, de mes fleurs. Il lui faut me payer fermage sur le nectar qu’elles collectent. Et si un tiers ne lui va pas, nous choisirons le métayage. » 

Le maître des abeilles ne laissa rien paraître, se gardant bien de protester. Simplement il veut le contrat, pour pouvoir mieux l’examiner. Rendez-vous dès le lendemain, notre industrieux paysan se frotte déjà les mains. 

De ce gain quasiment certain, se léchant déjà les babines, le garçon pensa de son père qu’il n’avait pas assez appris les règles de l’économie, quel triste gâchis. Au jour suivant, le voisin affirme être d’accord pour un contrat et même l’améliorer.

« Pour ne pas décevoir nos parties, vous comme moi, ne faut-il pas tout mesurer ? Vous avez fort bien raisonné en comptant à votre avantage les arbres, les fleurs et les prés dont le nectar sur les tiges nourrit mes insectes ailés. 

J’en paierai tout net le prix sans chipoter sur vos calculs. Mais un compte plus juste exige que le travail de mes abeilles pollinisant sans s’arrêter soit ajouté à la corbeille. Sans ces petits animalcules, adieu tournesol, pommiers, poiriers, tilleuls et mille choses. Vaches, lait, beurre et autres causes devraient figurer dans la liste, ne sont-ils pas de vos gains la boussole ? 

La divagation de mes abeilles est sans prix, mais je ne veux pas de querelle. Un bon tiers de votre revenu total fera très bien l’affaire. Je vous fais grâce des pétales, des essences sauvages. Signons-nous ce nouveau contrat ? J’y suis prêt. Je puis vous régler en liquide, pour votre part ne soyez pas timide, j’accepterai une hypothèque bien volontiers sur le domaine. » 

« À réflexion, fit l’apprenti, penaud, tout benêt et confus, revenons à notre eau-de-vie et à vos petits pots rituels. Ne cherchons pas à mettre un prix sur tout ce qui est hors de prix. » Depuis leur voisinage ne connaît plus de nuages.

De la mesure de ce qui se compte à la prise en compte de ce qui compte vraiment, il y a là sujet à transformer notre perception de ce qui a de la valeur. C’est ici la morale de notre petite démonstration. Si les abeilles travaillaient, elles ne vaudraient pas simplement que leur cire et leur miel si l’apiculteur était malin. 

Dans une économie de pollinisation, de contribution, ce que produit macro-socialement l’abeille pourrait être d’une valeur économique immense. Si l’on considérait que les abeilles travaillent et que leurs effets utiles produisent de la valeur économique, il serait dans le plus grand intérêt du plus opportuniste des loups de bâtir des ruches et de prospérer.

Bien malin celui qui osera faire de son utilité et l’impact positif engendré, le centre de sa rentabilité, l’assurance de sa durabilité, mais avant tout, le sens de son travail. Voilà comment l’économie de la fonctionnalité et de la coopération permettrait de réussir à faire converger développement économique, émancipation de l’humain et préservation environnementale. 

Puisque les abeilles ne travaillent pas, remplissent des tâches par nature et en cela ne demandent pas salaire, comment retranscrire cette démonstration dans le réel de nos organisation et bousculer les croyances d’une économie prédatrice, par la valorisation de ce qui compte vraiment, mais qui ne se mesure pas forcément. Envisager un développement durable en percevant autrement en quoi les entreprises créent de la valeur est là tout l’objet de la Ruche à loups qu’il vous reste à explorer.

 

* Yann Moulier Boutang, L’abeille et l’économiste, paru en 2010.