Le loup qui nicha dans des abeilles.

La Ruche à loups est une fable. L’abeille y joue le rôle d’une ouvrière du bien commun. Elle symbolise le travail engagé pour une cause qui surpasse son être individuel. Pour subvenir aux besoins de leur société, les abeilles agissent ensemble de manière coopérative. Elles ont un projet commun, servir la Ruche. Parallèlement et involontairement, elles pollinisent leur environnement dans son ensemble par ce travail et servent ainsi un projet bien plus large, celui de la vie. Elles sont pollinisatrices car, à l’occasion de leurs déplacements, transportent des grains de pollen dont l’action discrète est indispensable à l’équilibre des écosystèmes.

L’Homme n’a pas sa sagesse ou sa stupidité, il est bien le loup de l’histoire. Ambitieux prédateur, les yeux plus gros que l’estomac d’une planète, les travers de sa chasse au « toujours plus » lui collent aux pattes. Les secouant sensiblement, la bête est forcée de constater les traces qu’elles laissent derrière lui. Mais peut importe, c’est à l’instant présent que se projette son appétit. Pour que le loup soit fort et bien classé dans la meute, il se doit d’être gros. Pour être gros, il doit dévorer plus que les autres et pour cela, chasser toujours plus. Progressivement, la prairie se vide. Elle est devenue inhabitable à mesure que la meute s’accroît si follement. Une fois repu mais sans horizon, face à l’abeille, l’opportuniste loup parait si petit. La plaine ravagée, plus rien ne parait possible.

Tout sembla perdu, puis le prédateur entendit passer le bourdonnement des oiseaux de miel. Il observa le ballet des abeilles et y perçu la symbiose de la nature. Voyant la pollinisatrice permettre le végétal et le végétal permettre sa proie, le loup comprit que son intérêt le plus égoïste et vorace dépend de ce sensible équilibre. L’humilité entre les dents, il aborde enfin son « Je » comme dépendant d’un « Nous » et perçoit que servir la Ruche c’est se servir lui-même. En croisant l’intention individuelle et la réalisation collective par de nouvelles logiques conciliantes, en redéfinissant ce qui a de la valeur et les conditions de sa quête, les prédateurs deviendront pollinisateurs stratégiques, parleront au pluriel ou ne parleront plus. Se nicher dans la Ruche, voilà la métaphore de la seule perspective d’un développement durable de nos entreprises face aux grandes ruptures écologiques, sociales, économiques, technologiques et philosophiques actuelles.

Les abeilles exercent différentes fonctions au cours de leur vie, mais si, à un moment donnée, on retire complètement ne serait ce qu’un type d’abeille, l’ensemble se déséquilibre et les différentes tâches réalisées par les autres castes perdent leur sens. Sans les nourrices, la mère pondrait des condamnées. A quoi sert de pondre si personne ne nourrit les larves ? Pourquoi bâtir si personne ne loge ? Il apparaît que, du point de vue des comportement de celles qui la composent, une ruche est un tout vivant, différencié, harmonisé et cohérent, c’est a dire un organisme (M.O). L’humain s’est forgé une culture individuelle, mais sa vérité est tout autre, elle est la ruche. Que cela déplaise, nos sociétés forment un organisme qui dépend de la nature qui nous héberge, dont ses membres dépendent les uns des autres. La responsabilité individuel que nous avons sur le monde est d’autant plus forte que le monde à une responsabilité pour chacun de nous. On dit souvent que l’on peut ignorer les problèmes, le climat, les guerres, mais eux, finiront par s’intéresser à vous. Éternel égocentrique, l’Homme doit alors changer son comportement, sa manière d’aborder le monde qui l’entoure sans pouvoir changer sa nature auto-centriste, soyons honnête.

 Le prédateur n’est pas prêt à tout. Jamais il ne se laissera apprivoiser totalement au langage du pluriel. Nourrissez-le, apprivoisez-le, il regardera toujours vers la foret. On n’explique pas à un loup dans la jungle qu’il ne doit pas vous attaquer au prétexte que cela ne se fait pas. L’ambition, l’envie, l’argent sont des quêtes de l’Homme dont il ne pourra jamais se défaire s’il en a encore le choix. D’ici là, l’entreprise ne prendra soin de la nature que lorsque cette tâche lui sera directement bénéfique, profitable de façon monétaire, mesurable pour vanter son ego. De nouveaux modèles économiques permettent alors de concilier développement économique, social et environnemental. Ils offrent un intérêt égocentrique à prendre en considération son impact et s’insérer dans une globalité. Entreprendre autrement, produire autrement, consommer autrement en maniant l’art du bâton et de la carotte, c’est résister pour de vrai, c’est changer les choses pour de bon. Si l’industrie de l’Homme ne permet pas de faire converger ses intérêts économiques, sociaux et environnementaux naturellement, il nous faut adopter de nouvelles logiques sou-marines.

Le loup n’a donc pas à devenir une aveugle abeille. Sa dimension égoïste est primordiale. Confier à une personne les intérêts d’une autre retirerait à cette dernière une dimension irremplaçable de son être sous forme de motivation, d’implication, et de connaissance de soi. Il n’existe pas de substitut à la responsabilité individuelle. (Amartya Sen). L’économiste Adam Smith disait déjà il y a trois siècles que « Ce n’est pas de la bienveillance du boucher, du brasseur ou du boulanger que nous attendons notre dîner, mais bien de leur souci de leur intérêt propre. »

La transformation de nos modèles est une longue trajectoire. Les animaux sauvages possèdent une patience obstinée, inlassable, opiniâtre comme la vie elle-même qui retient immobile durant des heures interminable l’araignée dans sa toile, le serpent dans ses anneau, la panthère en embuscade (M.O). Cette patience est surtout le propre des créatures qui chassent pour se nourrir d’une proie vivante, et elle est assurément le propre du loup de la ruche. Il voit loin. Il laisse la nature reprendre son équilibre par opportunisme personnel et visionnaire, sinon par nouvelle conscience du collectif. Il comprend que son développement, pour être pérenne, doit s’aligner à un développement durable global. Osons une économie au service de l’Homme et la Nature, consciente et engagée stratégiquement face à l’effondrement de notre civilisation industrielle.