Ruche à loups

Entreprendre l’efficience implique de hacker sa raison d’être

Entreprendre l’efficience implique de hacker sa raison d’être

L’efficience est un équilibre à atteindre, pas un menu à la carte.

Il est vrai qu’elle semble promettre la lune. Mais si de très loin elle paraît rentrer sur l’étagère du bureau, la lune est en réalité un peu trop grosse. Une brillante logique nouvelle s’annonce aux entreprises. Mais les mots employés pour être vendeurs sont parfois trop ambitieux, leur interprétation parfois trop grossière. « L’aire de l’efficacité est révolu, place à l’efficience », dit-on avec passion. Dans cette nouvelle approche de la stratégie, on incite à poursuivre et accomplir une finalité au sein des organisations, une « raison d’être », tout autre que financière. Mais toutes les « raisons d’être » sont-elles toujours les bonnes lumières à suivre ? A t-on oublié de préciser que celles-ci devaient être absolument efficientes pour être légitime ? A t-on oublié de dire qu’une raison d’être efficiente est un dur équilibre à atteindre, pas un outil Marketing ?

Définitions des termes

Le terme « raison d’être » se traduit par la finalité d’une organisation. C’est ce qui définit la mission d’une entreprise, sa vision, ceux pourquoi elle existe profondément. Très simplement, un coach sportif indépendant qui affirme que sa mission est de donner des cours de sport, se focalise sur le « faire ». Il exerce une prestation de service. Justement, sa finalité est beaucoup plus « servicielle ». Il s’agit de permettre à des individus d’améliorer leurs capacités physiques et plus encore, de se dépasser et devenir meilleur au quotidien à travers une hygiène de vie saine. Il ne s’agit pas de considérer la raison d’être d’une organisation comme quelque chose de banal, qui serait à peu de chose prêt la définition du métier (« donner des cours de sport »). Cette notion doit s’inscrire dans « l’être », non plus focaliser sur le « faire ». Se questionner sur « pourquoi l’entreprise existe-t-elle ? », « Qu’est-ce qu’elle apporte vraiment à ses clients de manière profonde ? » ou encore « Qu’est-ce qui la distingue de ses concurrents ? », voilà comment formaliser sa raison d’être. Elle n’est pas figurative. Elle est la direction stratégique à prendre, donne du sens au travail. L’importance de la raison d’être a été mise en avant en lien avec la question de motivation des salariés et le sens du travail, comme le rappelle Philippe Silberzahn. Le désengagement des salariés, dû à cette perte de sens, notamment dans les grandes organisations où l’on ne sait plus pourquoi l’on travail, avec qui et pourquoi (quand savoir pourquoi est véritablement bon à savoir), est aussi une question de perception. Quand on demande à un ouvrier sur un chantier ce qu’il fait, il répond : « je découpe des pierres ». On demande la même chose à un autre, il répond : « je bâtis une cathédrale ». Au lieu d’ordonner de couper des pierres, le management doit s’emparer de cette notion de raison d’être pour faire percevoir aux collaborateurs qu’ils bâtiront à nouveau des cathédrales. Mais les cathédrales sont-elles efficientes ?

L’efficacité se définit comme la capacité à atteindre un but donné sans considération des moyens utilisés. Christophe Sempels l’illustre parfaitement en expliquant, par exemple, qu’un médicament contre la fièvre sera efficace s’il fait baisser la température. L’efficience consisterait quant à elle à atteindre les résultats recherchés en utilisant de manière optimale des ressources matérielles et immatérielles, tout en minimisant les impacts négatifs induits. Cela renvoie à la notion de qualité avec laquelle un résultat est atteint. Ainsi, le médicament A sera plus efficient que le médicament B s’il présente moins d’effets secondaires (efficience dans l’action thérapeutique), ou s’il consomme moins de ressources pour être produit (efficience dans sa production).

L’efficience économique, consisterait alors à accomplir cette raison d’être de l’organisation en développant des pratiques, des moyens et usages qui optimisent l’utilisation des ressources matérielles et immatérielles (efficience d’usage). Cela en participant à la préservation, ou mieux à la régénération des ressources naturelles (efficience environnementale). La deuxième sphère de l’efficience économique, comme l’illustre le tableau ci-dessous, propose de considérer dans cette performance réagencée, un mieux-être individuel et collectif (efficience sociale), tout en assurant sa pérennité et son développement sans nuire à ceux de ses parties prenantes (efficience monétaire).

Mais quel rapport entre raison d’être et efficience ? Partons d’un exemple qu’illustre encore une fois si bien Christophe Sempels. Celle d’une école primaire, qui définirait sa raison d’être ainsi : « Développer chez l’enfant des capacités personnelles pour trouver sa place dans la société et y contribuer utilement, dans un sentiment de maîtrise et d’épanouissement ». (…) Posons-nous maintenant la question de l’efficience d’usage de cette école, sous le seul angle réducteur de son bâtiment. Cette école publique accueille les enfants du lundi au vendredi de 8h à 16h30, le mercredi de 8h à 12h pendant la période scolaire, soit 36 semaines. Ce faisant, elle affiche un taux d’utilisation de son bâti d’un peu plus de 15% par rapport au potentiel théorique de plein emploi. Une efficience d’usage médiocre, n’est-ce pas ? La collectivité devra en effet supporter 100% du coût de construction, du coût d’entretien et de maintenance… pour seulement 15% de temps d’utilisation du bâtiment. La question à se poser est donc la suivante : comment conférer une valeur d’usage aux 85% restants ? Trouver des usages complémentaires à la raison d’être. Il est alors envisageable de mutualiser l’infrastructure avec d’autres usagers, ou de développer des usages complémentaires à la raison d’être. Par exemple, installer au sein de l’école un FabLab qui non seulement créerait de la valeur pour les professionnels et les citoyens du territoire, mais qui pourrait également constituer un formidable outil pédagogique au service de la mission de l’établissement. Et créer des ponts entre les enfants et les créateurs, « pour que l’école ne tue plus la créativité ». En sommes, il s’agit d’accomplir sa raison d’être la manière la plus largement efficiente possible. Cette approche permet de dégager des opportunités insoupçonnés, rendre des projets simple remarquables.

Les limites de la sanctification des « raisons d’être »

La raison d’être de l’entreprises IKEA est de « Proposer une vaste gamme d’articles d’ameublement, esthétiques et fonctionnels, à des prix si bas que le plus grand nombre pourra les acheter ». Les mots sont depuis bien longtemps passé aux actes et l’enseigne a démocratiser l’ameublement pour tous. Elle a rendu les armoires aussi fonctionnels que sans valeur, a permis d’accroître la folie des consommateurs émerveillés en traversant ces enseignes, temples des volumes. Dans un monde aux ressources finies, les meubles IKEA n’en finissent plus d’assommer de cette vaste gamme, des acheteurs de plus en plus compulsifs, passant d’un meuble à l’autre comme on change de chaussette. Les petits menuisiers doivent bien percevoir l’entourloupe, l’efficience peut bien nous dire, avec son air angélique, qu’elle nous offre l’occasion de poursuivre des raisons d’être au service de l’Homme. Mais servir l’Homme à la déraison est-il un processus efficient écologiquement ?

Dans un article sur le sujet, Philippe Silberzann rappelle que la raison d’être de Fannie Mae, institution financière américaine, était de « permettre aux ménages modestes de s’acheter une maison ». Les collaborateurs de Fannie Mae prennent leurs décisions au quotidien à la lumière de cette raison d’être et font en sorte que, selon l’expression des stratèges, celles-là soient alignées avec celle-ci. Les problématiques de transformation organisationnelle face aux ruptures ont remis cette notion de raison d’être au goût du jour : certains estiment en effet que seule une raison d’être claire permettra la transformation. Après tout, il semble bien évident que si on ne sait pas où on va, on n’a guère de chance d’y arriver. Fannie Mae, guidée par sa noble raison d’être de permettre aux familles modestes de s’acheter un logement, est considérée aujourd’hui comme la principale responsable de la crise immobilière de 2008 car elle a abondamment prêté à des particuliers qui n’en avaient pas les moyens, les conduisant à la faillite personnelle. Sa raison d’être telle qu’elle est envisagée aujourd’hui, c’est à dire comme finalité et une vision positive pour le monde, peut donc être une impasse. Une impasse n’est pas efficiente.

Entreprendre une finalité, Hacker une raison d’être

Puisque le monde est trop complexe pour le changer en une phrase, tâchons au moins de sauvegarder les mots les plus importants des notions de raison d’être et d’efficience. Donner un cap, c’est le but d’une finalité. S’approprier cette vision systémique qu’est l’efficience, c’est la plus importante des postures pour engager correctement son projet dans un monde en multiples ruptures. Alors, on comprend que la véritable intelligence stratégique de cette nouvelle approche de l’entreprise, est d’aligner sa finalité à des stratégies les plus efficientes possibles au regards des enjeux environnementaux, sociétaux, d’usage, et pour terminer, monétaire. Jamais l’une sans l’autre. Si « Hacker » est un mot compte triple dans le langage de la Ruche à Loups, c’est parce qu’il se définit comme le fait de comprendre en profondeur un système pour le détraquer, le modifier ou l’améliorer. Si on poursuit une raison d’être sans l’avoir « hackée », c’est-à-dire sans que le porteur puisse être en capacité de la légitimé de façon complète au regards de ses impacts systémiques, on se risque à ne pas être efficient. Peut être le sera t-on en apparence. Mais la chaîne de restauration rapide (très vite fait, très mal fait) qui aura accrochée dans ses bureaux une raison d’être comme « permettre à tout les budgets d’aller au restaurant », aura en réalité affichée « une raison de ne jamais dû avoir été » au regard de ses impacts environnementaux, sanitaires et en termes de systèmes alimentaires, tellement loin d’être efficients. Parallèlement, une entreprise sociale et solidaire dont le modèle dépend de subventions publiques, ne sera pas efficiente (monétaire). Sa raison d’être aura certainement une allure des plus nobles, elle sera un mauvais cap à suivre. Entreprendre une finalité efficiente n’est pas réserver qu’aux plus engagés des porteurs de projet. C’est un avantage stratégique. Elle doit permettre de n’avoir aucunes failles dans son modèle d’affaire, d’être durable et faire consensus. Le bon usage de la raison d’être n’est pas d’être une belle phrase, mais d’être une phrase légitime.

Sources d’inspiration :

  • Sempels, C. Ne pensez plus efficacité, mais efficience, HARVARD BUSINESS REVIEW, 12/10/2017
  • Silberzahn, Philippe.Votre organisation a-t-elle besoin d’une raison d’être ? (philippesilberzahn.com), 30/04/2018
  • Sempels Christophe et Dominique Vian, Pour libérer le potentiel de votre entreprise, questionnez sa raison d’être, Harvard Business Review France

SALLEY Maxime

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *